jeudi 16 novembre 2017

Miurada (Rétro 2017)

Évoquer le toro de Miura, c'est forcément songer à des clichés comme celui-là. Des toros pour lesquels la seule entrée en piste est impressionnante et dont les premiers instants sur le sable font croire aux légendes. Oui, à bien y regarder, on dirait qu'elle est réelle l'histoire selon laquelle ces toros disposent d'une vertèbre supplémentaire.
Ce Miura là, dont l'image figure sur la page internet des arènes de Béziers, a été combattu à l'été 2002. Certes, à Béziers, les barrières sont relativement basses, mais ce toro-là, il fait sensation. Le genre de toro dont on connaît au premier regard la provenance.
Squelette sans fin, cou long et tête chercheuse. A Béziers en plus, là où a été combattue l'une des plus légendaires corridas de ce fer. 15 août 83, Miura pour Nimeño, Richard Milian et Víctor Mendes.
Mais la légende des Miura, ces derniers temps, est décriée. Car la réputation des toros de Miura, qui se vendent à prix d'or, c'est un tempérament à part, et une vraie Miurada, par définition, ce serait une course dure et imprévisible.
Elle s'annonçait belle la saison 2017 de Miura. Et l'on se prenait à rêver. Et si dans la petite piste de Céret, il en sortait un comme sur la photo de Béziers 2002, et si c'est Octavio Chacón qui venait à l'affronter... Hélas, il n'en a rien été.
Depuis un bon moment, la faiblesse est récurrente, les problèmes d'armures aussi, même s'ils n'ont rien de nouveau.
Ces toros ont tendance à frapper très fort lors des opérations d'embarquement et de débarquement. De là à savoir si l'on a procédé à d'autres manoeuvres, il est difficile de l'affirmer.
Il n'empêche que, quand des toros de Miura se traînent sur le sable et affligent l'aficionado, le mythe s'éloigne. Et pourtant, on reste indulgent, à la recherche d'authentiques toros de Miura, dont quelque part, on est persuadé qu'il en existe encore.
Sept corridas complètes en 2017, à Séville, Madrid, Céret, Pamplona, Béziers, Bilbao et Cehegín. À Madrid comme ailleurs, des toros changés. À Céret, des comportements à peu près conformes à ce que l'on peut attendre de Miura, mais des cornes dans un état déplorable. À Béziers, un naufrage paraît-il. À tel point qu'à cause de cette dernière corrida citée, la direction des arènes d'Arles a décidé de changer ses plans et de garder seulement trois toros de Miura pour sa corrida de septembre en prenant un autre élevage pour compléter l'affiche. Un toro compliqué et intéressant à Vic, certes. Une novillada à Carcassonne. Des toros isolés combattus ici et là, et même au Portugal pour rejoneadores et forcados.
Mais surtout, des inquiétudes pour ce nom légendaire, dont l'irrégularité a de quoi déboussoler. Preuve en est, la saison 2014, et à un mois d'intervalle, un lot catastrophique à Nîmes et une grande corrida à Mont-de-Marsan. En tout cas, à l'avenir, on espère moins de désastres. Car ils n'ont absolument rien à voir avec l'idée que l'on se fait d'une Miurada.

Florent

mercredi 8 novembre 2017

Il est né à portagayola (Rétro 2017)

Et ce jour-là, il y est allé deux fois. Le garçon sur la photo, c'est Maxime Solera, 24 ans, novillero français. Un parcours atypique, ancien élève de l'école taurine d'Arles, ce qui lui permit de toréer en non piquée dans pas mal d'arènes françaises. Un jour, à Maubourguet, il a même officié en tant que sobresaliente dans une course de cette catégorie, ce qui généralement n'est pas bon signe pour l'avenir. Et puis, Maxime Solera est parti de l'autre côté des Pyrénées, pour tenter de passer à l'échelon supérieur.
Alors, début septembre 2016, le voir au paseo de ce qui était sa deuxième novillada piquée, à Peralta, en Navarre, était une inconnue totale. Il avait, à cette occasion, un bandage sur le front. Comme un boxeur, un vrai bagarreur. Celui-là, sans doute, il a du tempérament et ne va pas rester dans l'anonymat. Sa prestation face aux novillos de Pincha est une immense surprise, et il obtient le prix au triomphateur de la feria.
Pour autant, même si Peralta est une véritable feria de novilladas, sérieuse et intéressante, sa répercussion est limitée. La première sortie française de Maxime Solera en tant que novillero avec picadors aura lieu de longs mois plus tard, à Boujan-sur-Libron face aux Dolores Aguirre.
Mais c'est au moment où il part s'agenouiller face au toril de Céret, l'arène la plus difficile en France pour les toreros, que beaucoup d'aficionados le découvrent.
Matin brûlant du mois de juillet, de ceux où les touristes maculés de crème solaire garnissent les plages, tandis que d'autres bloqués sur les routes tentent de survivre la clim à fond.
Maxime Solera, qui n'est pas en vacances, va accueillir à portagayola son premier adversaire, Tabanero. Et il n'est pas rare de le voir accomplir ce geste, avec lequel l'espérance de vie est encore plus incertaine. À Céret, néanmoins, peu sont les toreros qui s'y aventurent. La piste y est étroite, et le toro qui déboule est généralement fort et armé.
Ah comme elle est incroyable, et sans superflu, l'intensité dramatique de ce foutu moment précis, quand un torero tente un tel geste aux arènes de Céret. A fortiori quand il est novillero, qu'il est français, qu'il est originaire du coin, et qu'il va en bonne partie jouer sa carrière sur cette seule course.
Au rayon des images marquantes, il y a ce novillero que l'on voit parcourir les quelques mètres séparant le burladero et le toril, dans le silence, sans musique, parce qu'à cet instant-là, la Cobla ne joue plus.
D'autant plus qu'à portagayola, Maxime Solera y est allé une seconde fois, pour attendre Universal, le sixième Raso de Portillo. Sacrés défis, et tout cela alors que Daniel García vient d'être cueilli de façon glaçante en fin de faena par le cinquième, un Raso très fort et terriblement armé.
Ici, les novilleros sont attendus par le public avec des exigences parfois égales ou supérieures à celles demandées aux matadors, et il y aurait beaucoup à redire, car d'un côté, c'est trivialement injuste.
Ça en jette d'aller faire deux portagayolas à Céret face à des tontons de Raso de Portillo. Mais ce qu'a livré Maxime Solera ce matin-là, c'était bien plus. Beaucoup d'efforts et de volonté dans la lidia, en mettant quatre fois en suerte le dernier novillo pour le picador Gabin Rehabi.
Au troisième tiers, la tension n'est pas retombée, car le Raso de Portillo, sérieux et encasté, est à peu près tout sauf un bonbon. Dans la passe, d'ailleurs, il a tendance à venir vers l'intérieur, entre la muleta et l'homme. On voit, chez Maxime Solera, des choses très plaisantes, comme des cites de loin valeureux. Mais c'est à gauche qu'il arrive à convaincre et même au-delà. Naturelles vibrantes d'un novillero qui se joue la peau. Chose rare pendant une faena cérétane, la Cobla se met à jouer. Après, Maxime Solera se fait secouer mais se relève sans mal. On attend un beau triomphe, mais l'épée, malheureusement, vient se loger bien trop bas sur un faux-départ du cornu.
Pas grave, dans la liste des tours de piste mémorables, mais sans trophées, celui-là occupe une bonne place. Et il y restera.

Florent

(Photo de Louise de Zan : Maxime Solera attendant Universal de Raso de Portillo, le 15 juillet à Céret)  

mardi 7 novembre 2017

Brigadier chef (Rétro 2017)

De moins en moins de grandes arènes entretiennent un lien privilégié et habituel avec une ganadería. Dax si, avec Pedraza de Yeltes, et l'enthousiasme qui existe avant chacune de ces rencontres est bien réel. On ne va pas s'en plaindre.
Au 14 août, jour des Pedrazas, le début de feria de Dax était, paraît-il jusqu'alors, morose. Le matin, ce fut une noyade dans le triomphalisme avec les noblissimes erales de Guadaira : quatre erales, trois vueltas, sept oreilles, et multiples sorties en triomphe. Il y avait là une forme d'aliénation, et c'est dommage, car vu la forte affluence pour une non piquée, les choses auraient mérité de se dérouler un peu plus sérieusement.
Et l'après-midi, c'était comme prévu la corrida de Pedraza de Yeltes, pour la quatrième année d'affilée. La sensation des deux premières, 2014 et 2015, est encore tellement forte que l'on a toujours du mal à les départager.
Pedraza de Yeltes, c'est certainement le Domecq le plus exigeant pour le torero, et le plus passionnant pour l'aficionado a los toros.
Les pensionnaires de cet élevage combattus le 14 août à Dax n'ont pas dérogé à la règle. Rafaelillo et Daniel Luque ont connu le succès, le premier face à "Bello", un toro brave et encasté, et le second devant une opposition située en-deçà de ce qui plaît chez Pedraza.
Les toros du jour, corpulents, n'ont pas été suffisamment mis en valeur à cette occasion, et leur potentiel n'a pas été complètement exprimé à la pique, loin de là même. Et c'est dommage, car il y avait, encore une fois, plusieurs grands toros.
Comme le sixième, Brigadier, matricule 10, de pelage colorado comme le sont beaucoup de toros dans cet élevage. 630 kilos et bientôt cinq ans.
Brigadier, en piste, c'est lui qui commande. Une première pique prise avec bravoure et puissance, en soulevant la cavalerie, puis une deuxième également avec bravoure. Et là, juste après, c'est l'incompréhension, car la présidence change de tiers.
Dans le flottement, le picador est finalement maintenu en piste, et la troisième rencontre se produit, avec une pique de tienta. Une pique qui pourtant, conformément à son nom, devrait seulement être utilisée en tienta. Brigadier est placé loin, et charge encore avec bravoure, c'est vraiment un très grand toro.
Un toro qui dès ce moment-là méritait déjà les honneurs du tour de piste, même si de manière frustrante, on remarque qu'on aurait pu le laisser briller encore. Et puis, il ne faut jamais sanctionner les qualités d'un toro du fait des décisions ou errances de ceux qui sont en charge du déroulement de la corrida.
Un brave Pedraza donc, dans la lignée des "Miralto", "Resistente", et autres toros illustres de la maison combattus dans la même plaza. Román, qui était chargé de l'affronter, passa totalement à côté du sujet. Personne ne s'en souviendra, et cela n'aura pour lui aucune incidence dans sa carrière, car le lendemain, il ouvrait la grande porte de Las Ventas.
Mais reste en mémoire le combat de ce brave toro sur le sable dacquois l'un des plus beaux soirs de l'été. Comme une bronca, l'orage attendit sagement la fin de soirée pour éclater.

Florent

(Photo de Niko Darracq : Brigadier, numéro 10, de Pedraza de Yeltes)

lundi 6 novembre 2017

Bleu nuit et or (Rétro 2017)

J'aime bien la géométrie de la plaza d'Aignan, et ce paseo qui à chaque fois fait demi-tour pour venir saluer la présidence située juste au-dessus de la porte d'entrée.
Aignan, c'est la plus rurale des plazas à organiser une corrida le week-end de Pâques. Habituellement, c'est la première corrida de l'année dans le Sud-Ouest, même si cette fois il y a eu Gamarde deux semaines auparavant.
Aller à Aignan a toujours un côté dépaysant, et il n'est pas rare de voir s'afficher "Aucun service" sur le téléphone en arrivant dans les parages.
Ce dimanche 16 avril, le joli soleil au-dessus de la petite arène d'Aignan ne laisse en rien deviner que 2017 va être une autre saison de soupirs.
Il y a même une belle affiche, avec trois toros de Gallon, malheureusement bien trop faibles pour donner du relief, et trois de Camino de Santiago, avec plus de consistance. Deux élevages français pour Manuel Escribano, Iván Fandiño et Emilio de Justo. Les deux premiers en bleu nuit et or, le troisième en blanc.
Ils sont en quelque sorte, ce jour-là, à la croisée des chemins. Manuel Escribano revient d'une gravissime blessure en juin 2016 à Alicante ; Iván Fandiño tente un retour en force après deux saisons délicates, surtout depuis son seul contre six de mars 2015 à Madrid ; et puis Emilio de Justo lui voit sa carrière décoller peu à peu.
Fandiño, en bleu nuit et or donc, coupe l'oreille du deuxième toro, de Jean-Louis Darré, après une faena sans grande intensité, mais magnifiquement illustrée par Les Armagnacs qui jouent "Agüero", pasodoble au nom d'un torero basque. Et le point culminant de ce combat, c'est la grande estocade portée par Iván Fandiño, et qui à elle seule vaut l'oreille.
Fandiño a signé pour quatre paseos en France cette année. Aignan, Arles où il va triompher dès le lendemain face aux Pedraza de Yeltes, Aire-sur-l'Adour, et Mont-de-Marsan.
Au cours du même après-midi d'Aignan, Manuel Escribano touche le meilleur toro de Camino de Santiago et empoche deux oreilles, alors que c'est Emilio de Justo qui réalise les plus beaux gestes devant le dernier.
Un beau soleil à ne pas prendre en compte, là où tout avait bien commencé. De bons présages qui n'en étaient pas.

Florent

lundi 30 octobre 2017

L'âge est un naufrage

À la recherche d'une fulgurance ce dimanche après-midi dans les arènes couvertes de Samadet.
Une fulgurance qui n'est jamais venue. Un espoir perdu.
Celui de voir ce torero maintenant âgé de 62 ans réaliser ne serait-ce qu'une pose de banderilles, près des barrières, dans un terrain réduit, et en ressortir avec brio comme à la plus belle époque.
Rêver d'un bond dans le temps. Si t'es pas un minimum nostalgique, ça va être difficile d'être aficionado...
Non, Morenito de Maracay n'a pas posé les banderilles, et a laissé ce soin à ses subalternes, tout comme celui des mises en suerte au premier tiers. Dommage, car le novillo de Patrick Laugier, du fer de Piedras Rojas, avait suffisamment de mobilité, de caste et d'allant pour permettre un combat intéressant. On ne lui en voudra guère à Morenito de Maracay, et puis c'était un festival, mais il recula tout au long du combat, à la peine physiquement. Lui qui avait forgé sa réputation sur un toreo athlétique, dans les trois tiers.
Morenito de Maracay, une vie, une histoire et un parcours dont pas mal de choses frôlent le légendaire.
On espérait un peu plus ce dimanche, car l'aficionado est gourmand et parfois se prend à rêver quand il voit un nom sur une affiche. Les festivals, par ailleurs, permettent de voir des toreros qui ont cessé il y a un moment d'être en activité.
Mais arrivé à un seuil, que ce soit en corrida ou en festival, pour l'homme, quand la force s'échappe, sauf miracle, il est difficile de continuer. Et impossible de faire semblant.
L'âge – ou la vieillesse comme dit l'adage – est un naufrage. Considération non pas intellectuelle mais physique qui fait que dans beaucoup de domaines, et dans le sport en premier, les années qui défilent amènent un peu plus vers la porte de sortie.
C'est encore plus dur en tauromachie, où l'on convient bien évidemment que si tous les toreros le sont pour toujours, même après la retraite, le toro lui peut tout arrêter en un instant.
Une seule jeunesse. Mais pourvu qu'elle soit longue. Comme me racontait un jour mon ami Marc Lavie, qui avait vu la première novillada en France de Morenito de Maracay. C'était en 77 à Céret. Un costume déchiré dès les premières passes de cape, mais un grand triomphe du vénézuélien. Quarante ans après, forcément, le contexte, le physique et l'envie n'ont absolument rien de comparable.
On en est même conscient sans vraiment l'avouer. Mais un seul coup d'éclat, pourtant, aurait eu de quoi ravir...
Les toreros vieillissent eux aussi. Et c'est également pour cela que la corrida trouve sa raison d'être. Une raison simple. Les hommes dans l'arène changent, et nul n'est éternel, pas même les opposants à la corrida. Seule la fête reste.
La fête, à Pamplona ou ailleurs, Morenito de Maracay y a contribué en faisant vibrer les publics. Les critiques les plus durs disaient de lui qu'il était virevoltant avec la cape et les banderilles, et qu'ensuite, c'était bien plus léger. D'autres disaient avec à-propos qu'il s'agissait, quand il était en activité, d'un matador courageux, brillant banderillero... et souvent aidé par des sorteos chanceux. Quelques toreros, dont fait partie le vénézuélien, ont ou ont eu cette curieuse réputation.
Hier, Morenito de Maracay n'a pas eu de gestes pouvant rappeler l'illustre passé. Mais tant pis. La tauromachie, souvent, c'est partir à la conquête de ce que l'on ne retrouvera pas...

Florent

mercredi 4 octobre 2017

Matière grise

En voyant ce personnage traverser les décennies, il y avait de quoi le penser immortel. De ceux qui s'inscrivent tellement dans le paysage que l'on se dit qu'ils ne disparaîtront jamais.
Mais d'après les nouvelles, ces derniers jours, l'issue semblait malheureusement inéluctable. Et Victorino Martín Andrés, âgé de 88 ans, est parti hier. C'est une époque, une page colossale de la tauromachie qui se tourne.
De son vivant, Victorino aura été honoré tant de fois pour le chemin accompli. Dans la tête du sorcier devaient encore persister de nombreux secrets. Lui qui, de modeste condition au départ, n'a pas eu d'héritage. Contrairement à beaucoup d'autres histoires ganaderas, où en général on hérite avec tous les moyens à portée de main. Lui, Victorino de Galapagar, est parti de rien. Le sorcier.
Sourcier aussi, en parvenant à faire monter à la surface tant de sérieux, de caste et de bravoure chez ses toros. Et que ce soit aujourd'hui, ou même demain, on ne pourra jamais tout dire tellement l'histoire est riche en éléments et en anecdotes. Même si, bien sûr, les semaines et mois de trêve à venir permettront d'évoquer les plus grandes heures.
Et puis, après tout, les chiffres et statistiques sont secondaires. Car c'est avant tout l'émotion procurée par les toros de Victorino Martín qui prime et est à la base d'une telle gloire. Des noms de toros célèbres, il y en a plein.
Ah, comme elles seront nombreuses ces jours-ci les plazas à se proclamer fétiches de la ganadería ! Car il faut bien dire que Victorino Martín a connu le triomphe et même la régularité dans plein d'arènes.
Pour dire à quel point l'empreinte laissée par cet homme est importante en tauromachie, on l'appelait et le devinait par son seul prénom. VICTORINO. En étant sûr de ne jamais se tromper.
Et d'ailleurs, quel aficionado n'a jamais vu une corrida de Victorino ? Qui n'a jamais attendu sur les gradins d'une arène la sortie de ses toros gris ?
Le chemin parcouru par cet homme a fait prendre conscience aussi du difficile travail agricole qu'est l'élevage du toro de combat. Avec du bétail acheté au départ à la famille Escudero Calvo. En France, la première corrida de Victorino remonte au 14 août 66 à Arles, il y a un demi-siècle.
Et puis, rapidement, une évolution fulgurante et des succès. Des triomphes même, qui firent que l'élevage parvint à remplir les arènes sur son seul nom. Des toros avec plein de particularités, exigeants, intelligents même. Les alimañas, les plus durs et coriaces, ou les tobilleros, ceux qui cherchent les chevilles en fin de passe et qu'il faut dominer, toréer avec la muleta la plus basse possible. Sur la cuisse de ces toros, le A d'Albaserrada, leur origine, sans confusion possible.
Depuis des années, l'héritage a été transmis au fils, Victorino Martín García, qui assure la relève.
Mais l'histoire du père Victorino, parti hier, s'étend bien au-delà. Grâce à ses toros exigeants, et à la dimension de combat qu'ils ont transmis dans l'arène, cela a laissé de la place pour tous les autres élevages de créneau torista. Qui sait, s'il n'y avait pas eu les toros de Victorino, et ses fameuses alimañas, l'approche de la corrida aujourd'hui serait peut-être encore plus uniforme, et avec beaucoup moins de variété.
Victorino Martín Andrés, au fil des années, a bâti un toro vedette, se vendant cher, à prix d'or. Mais en face, peu souvent s'aventuraient les vedettes. Des toros de sueur, face auxquels se sont avant tout illustrés des belluaires. Ils s'appellent, entre autres, Francisco Ruiz Miguel, Luis Francisco Esplá, Stéphane Fernández Meca, El Tato, ou Pepín Liria. Ceux qui ont triomphé ont réalisé au préalable un effort considérable face aux toros de Don Victorino. De durs labeurs, comme son travail et ses sacrifices à lui.

Florent

lundi 2 octobre 2017

Jouer sa carrière

C'est certainement la saison qui veut ça, mais en général, hormis pour Madrid et éventuellement Saragosse, le public se rend aux corridas d'automne avec moins de tension, et plus grand chose à espérer, car les dés sont déjà jetés. Cette ambiance était encore vérifiable samedi aux arènes de Mont-de-Marsan.
Pourtant, les toreros, en fonction de leur situation, peuvent parfois jouer gros sur des corridas de fin d'année. Gagner ou perdre. Historiquement, il y a près de trente ans, à la fin du mois d'octobre 89, Hubert Yonnet, directeur des arènes d'Arles, organisait une corrida de clôture de la saison avec des toros de son propre élevage. Entre autres, à l'affiche, il y avait El Fundi, qui toréait sa première corrida en France... Et El Fundi, aujourd'hui, c'est le matador espagnol qui en a toréé le plus dans notre pays. Avec comme point de départ à toute cette trajectoire, une corrida de fin de saison.
Les trois toreros de samedi totalisaient avant le paseo à peine une petite dizaine de corridas à eux trois cette année. Et pourtant, il était franchement intéressant de les voir.
Ils rencontrèrent une corrida de Victorino Martín, inégalement présentée, et dont les 18 piques reçues furent flatteuses, car si les toros ont été bravitos, ils ont en général eu peu d'emploi et de puissance sous le fer. Après, ils furent nobles à divers degrés.
Mathieu Guillon semblait avoir joué sa carrière il y a cinq ans, au soir d'une alternative pendant les fêtes de la Madeleine où il vécut l'un des pires cauchemars envisageables pour un torero : entendre les trois avis à cette occasion. C'était un sacré pari pour le torero local de revenir qui plus est face à une corrida de Victorino Martín. Mais le manque de pratique et d'expérience s'est fait sentir. Si Guillon eut ses meilleurs moments avec les banderilles, et semblait être conscient de ses limites, il ne fut pas à la hauteur du deuxième toro, le meilleur Victorino du lot, et accumula trop de passes sans jamais donner de distance face au cinquième. Néanmoins, l'estocade efficace portée face à ce toro parut le libérer d'un poids qui pesait depuis cinq ans sur ses épaules. Il sera difficile tout de même de remplir l'agenda l'année prochaine.
Manolo Vanegas a pris une alternative de catégorie au mois de juin à Vic, face à de sérieux toros d'Alcurrucén, et c'était une sacrée performance. Le vénézuélien a eu peu de corridas depuis, et après avoir affronté samedi un premier adversaire éteint et manquant de fond, il montra face au dernier Victorino, le plus dur du lot, toutes les qualités que l'on avait pu entrevoir quand il était novillero. Un solide espoir, indifférent aux deux corrections infligées par le toro, et une volonté à toute épreuve malgré le danger. Il y a par ailleurs, chez Manolo Vanegas, un véritable métier, et de quoi espérer pour aller beaucoup plus loin. Oreille fort légitime après une estocade spectaculaire et l'envie de revoir ce garçon.
En 2016, il y avait déjà eu une corrida de clôture avec des Victorino Martín à Mont-de-Marsan. A ce moment-là, c'était seulement la deuxième de la saison d'Emilio de Justo, qui avait triomphé deux mois auparavant aux arènes d'Orthez. Mais sans un autre succès à Mont-de-Marsan, qui sait, de Justo aurait probablement eu plus de portes fermées en 2017. Mais voilà, il y a un an quasiment jour pour jour, il déballa sa torería sur le sable du Plumaçon, et coupa les deux oreilles d'un Victorino.
Cette année, si son nom est revenu souvent dans les discussions, le nombre de corridas qu'il eut à toréer est peu élevé. Et pour tout dire, ce matador n'est pas reconnu à sa juste valeur.
Samedi, contrairement à d'autres sorties cette année, l'épée fit défaut à Emilio de Justo, qui repartit avec juste une oreille en poche. Mais cette dimension, en fin de faena face au quatrième toro, cette façon de toréer de la main gauche, en relâchant complètement le corps, c'était du beau, du pur et du grand toreo. Un talent qui peut-être serait resté inédit pour toujours si n'avaient pas existé des opportunités de fin saison...

Florent

mardi 26 septembre 2017

L'académie du bonnet vert

Courage linéaire, et certainement aussi vision rugbystique de la tauromachie. Il y a vraiment, chez les forcados, quelque chose de pas commun. Car dans quasiment toutes les autres disciplines face au toro, le principe est d'esquiver la bête. Mais ici, il est question de la recevoir de plein fouet, au cours d'un puissant duel et d'un choc inévitable. Offrir son corps à la science.
J'ai d'ailleurs du mal à comprendre pourquoi, du fait de cette tradition, le rugby connaît aussi peu d'engouement au Portugal. Certes, il y eut une percée en la matière, un peu anecdotique, puisque le Portugal participa au Mondial 2007 de rugby en France. Cela donna notamment un curieux Nouvelle-Zélande – Portugal, avec une valise à la clé pour nos amis de Lusitanie, mais tout de même un essai inscrit face aux All Blacks, un exploit, fêté comme la conquête d'une autre planète.
Chez les forcados également, c'est le collectif qui doit s'imposer. Derrière le forcado qui reçoit en premier le toro sur lui, la ligne qui suit doit être solidaire et ne jamais rompre. C'est une obligation, quand on sait que les toros du Portugal en général sont forts, robustes, et arborent des origines de type Pinto Barreiros ou Comte de la Corte.
En France, voir des forcados dans une arène est relativement récent, puisque cette forme de tauromachie n'est arrivée qu'à la fin des années 60. S'il y a des corridas portugaises chez nous, elles restent assez rares tout au long de la saison, et sont cantonnées à des soirées d'été.
Évidemment, le plus impressionnant dans ces courses-là – et pardon pour les toreros à cheval –, reste le duel de fin de combat. Entre ces forcados anonymes, dont les groupes qui existent ont tous le label amateur, et le toro. Quand le silence s'installe sur les gradins, les impacts sont forts, et parfois terribles.
Au cours de ce mois de septembre, deux forcados sont morts suite à des blessures en piste au Portugal. Pedro Primo, 25 ans, du groupe de Cuba, et Fernando Quintela, 26 ans, que l'on voit sur la photo, et qui lui était du groupe d'Alcochete.
Pour tous les forcados qui font des saisons complètes au Portugal, et pour ceux qui viennent parfois l'été dans les arènes françaises, sous les lumières des projecteurs et des lampions, on leur prête par moments un aspect comique. Avec une tenue particulière, tout comme l'est aussi leur façon d'appeler les toros. Mais c'est un grand moment de vérité, et quelque part, eux aussi sont toreros.

Florent  

mardi 19 septembre 2017

Revenir à Nîmes

Ou pas. Ce n'est pourtant pas l'envie qui manque, et c'est même bien plus sérieux qu'il n'y paraît. L'idée et la sensation ont de quoi travailler l'esprit au moins pour qui un jour y a habité. 
A suivre de loin les ferias de Nîmes, d'un oeil ou d'une oreille, la chose taurine semble y être arrivée à un moment délicat, et avec forcément de quoi susciter l'inquiétude. 
La dernière feria des Vendanges, pourtant, avait débuté avec un remarquable et brillant discours d'Éric Dupond-Moretti. Un brindis qui donnait l'envie d'y être, d'écouter et de regarder. Dupond-Moretti, qui un jour avait dit à propos de son métier d'avocat, spécialisé en matière pénale "quand vous vous adressez aux jurés en Cour d'assises, il faut passer pour la personne avec qui ils aimeraient prendre le Ricard. Pas le champagne". Instaurer un lien profond et populaire.
Populaires, comme le sont les racines de la corrida, et cette dernière ne devrait jamais être tentée de s'en couper ou de s'en défaire. 
Revenir à Nîmes, peut-être un jour. Plutôt un doux week-end de septembre, car à Pentecôte, il y a Vic. Arriver du côté de la gare, traverser l'avenue Feuchères, voir l'esplanade, puis les arènes.
Un lieu chargé d'histoire où il est arrivé d'y faire rentrer près de 20.000 personnes pour des corridas. Les années fastes, elles, semblent avoir vécu. L'engouement est en baisse. Les raisons sont multiples, mais, rassurez-vous, les antis-corridas n'y sont pour rien là-dedans.
De loin, en voyant la cuvée 2017 de la feria des Vendanges s'achever, ce furent encore les mêmes soucis et remarques de la part de l'afición.
Les facteurs sont donc nombreux. Il arrive même désormais que des affiches de vedettes ne fassent que moitié d'arène, impensable il y a quelques années encore. Peu de variété, surtout au niveau des élevages ; la vitrine que pouvait être Canal + France n'est plus là depuis belle lurette ; et le panel des toreros vedettes pouvant remplir les arènes a considérablement diminué (Manzanares père, Ojeda, Muñoz, Espartaco, Rincón, Joselito, José Tomás...).
Les places y sont chères, même vers le haut des gradins, et ce que certains trouvaient autrefois exceptionnel est devenu aujourd'hui du pur conformisme. Ils en ont trop fait, et cela a même été probablement contre-productif : confirmations d'alternatives à Nîmes, oreilles, queues, corridas de présentation moyenne voire médiocre, vueltas, indultos, même en corrida à cheval.
Et une inarrêtable dégringolade dans le sérieux. Nîmes, aussi, s'est coupée du monde, plus de commission taurine, plus de lien avec les autres villes taurines françaises, et peu de rapports avec l'afición locale hormis le temps d'un week-end pédagogique en début de saison. 
Simon Casas, pourtant, de par sa stature, dispose théoriquement de tous les éléments pour relancer la machine nîmoise. Mais revenir au premier plan, cela restera extrêmement difficile. 
Il y a quand même l'envie d'y revenir. Qu'importe l'affiche. Faire le trajet habituel, passer près de la gare, de l'avenue Feuchères, et croiser la statue représentant l'homme qui a donné tellement de force à cette passion. Même plus de vingt-cinq ans après sa disparition, il donne envie de se battre pour celle-ci. De voir une belle et grande course de toros aux arènes de Nîmes. Et admirer ses vieilles pierres.

Florent

lundi 18 septembre 2017

Danse avec les loups

Dans la quête d'un monde meilleur, quoique puissent en dire nos opposants, il y aurait certainement des courses de toros. Deux petites heures à peine passées sur les gradins des arènes de Sangüesa, à discuter, et à partager des verres avec des gens du cru, puis partir plus tard et se dire au revoir, comme si l'on se connaissait depuis vingt ans. Peu de scènes de la vie quotidienne pourraient offrir ce genre de moments.
Sangüesa, à l'Est de Pampelune, est l'une de ces nombreuses ferias de Navarre d'août et de septembre. Sangüesa est en altitude, quasiment à la limite de l'Aragon, et ce samedi après-midi, il n'y faisait pas bien chaud. Douze ou treize degrés à l'ombre. Au loin, des éoliennes sur les sommets, et derrière, le grand lac de Yesa, paysage impressionnant, très vaste, et où peu de touristes s'aventurent à cette saison.
Les arènes de Sangüesa, si elles ont beaucoup moins de charme que celles de Peralta ou de Tafalla, sont une enceinte de briques, et à l'intérieur, il y a des gradins à la fois en bois et en fer. Un long mur circulaire de briques donc, on pourrait se croire à Toulouse.
En arrivant à Sangüesa, en début d'après-midi, on a l'impression d'un village en fête mais désertique. Peu de monde dans les rues et le long du parcours de l'encierro, couru chaque matin. Sangüesa, c'est aussi là où en 2005, un novillo s'est barré des arènes pendant la course, et a été repris et "estoqué" par la police un kilomètre plus loin.
A Sangüesa, le grand intérêt du cartel était le lot de toros d'Alberto Mateos Arroyo, un élevage peu connu, inédit en France, bien que certains s'y soient intéressés à un moment. De source sûre, il y a même failli y avoir un lot de toros à Orthez il y a quelques années.
Un élevage de pure origine Baltasar Ibán, et dont on peut dire, si c'est compréhensible, qu'il est plus Ibán que Baltasar Ibán ne l'est à l'heure actuelle.
L'élevage d'Alberto Mateos Arroyo, situé dans la province de Salamanque et en allant vers Zamora, a une triste particularité. Il est régulièrement décimé par les loups qui peuplent la zone, et ainsi, s'attaquent aux veaux et au troupeau en général. C'est un petit élevage, dont les sorties annuelles sont peu nombreuses. Pas trop d'opportunités, si ce n'est dans de petites arènes, et il faut jongler entre les dégâts des loups et ceux des requins du mundillo.
A Sangüesa, c'était un très beau lot, en pointes, avec du trapío, sauf peut-être le premier plus léger. Des toros qui devaient peser entre 470 et 500 kilos, mais étaient parfaitement dans le type Ibán. En comportement, de la caste, et de la bravoure aussi. Ce qui est frustrant dans ce type d'arènes, c'est le tiers de piques. Les chevaux étaient démesurés ce samedi, et les piques furent trop longues. Alors que les Mateos Arroyo auraient pu sans problème supporter deux à trois rencontres raisonnables. Braves face aux picadors assis sur des montagnes, et sans jamais sortir seuls du matelas.
Je pensais, après avoir entendu pas mal de témoignages sur cet élevage, qu'il y aurait peut-être un poil plus de sauvagerie. La tendance générale de cette corrida fut la noblesse. Mais attention, il y avait de la caste, des toros exigeants, mourant le plus souvent la gueule fermée, fièrement, vers le centre de la piste.
Les toreros, s'il faut souligner leur mérite d'avoir combattu une corrida sérieuse et en pointes, ont coupé des oreilles généreuses. Cinq au total. Sánchez Vara a toréé avec métier, posant les banderilles dans le berceau, mais toréant assez loin avec la muleta. Le colombien José Arcila a été bien mieux qu'à Tafalla un mois auparavant, et quelque part, ce n'était pas bien difficile. Il fit deux jolis quites à la cape. Enfin, le navarrais Javier Marín, qui a pris l'alternative en juillet à Tudela, malgré sa grande volonté et sa sincérité, semble manquer de pratique.
Curieuse fut la présidence au cours de cette corrida, faisant jouer la musique quasiment dès les premières passes de muleta, et mieux encore, applaudissant les arrastres à la fin des combats !
Il n'empêche que la vuelta au sixième, Aceitunero, numéro 2, un toro brave, encasté, et avec beaucoup de transmission, n'avait rien de contestable. Un grand toro, vraiment. Faire ce genre de déplacement, pour des découvertes, et revenir avec de telles images en tête, cela vaudra toujours le coup. Puissent les Alberto Mateos être épargnés et danser avec les loups.

Florent